Théodore Roosevelt
Théodore Roosevelt

Partie I – Le néoconservatisme : définition et principes

Le terme de « néoconservateurs » fut utilisé pour la première fois en 1976 par le socialiste américain Michael Harrington 1 pour désigner l’aile droite de la gauche qui refusait les politiques sociales et la doctrine de Détente défendues par les démocrates. Pourtant, il serait inexact de faire remonter le mouvement néoconservateur à cette date précise. Si les conservateurs comme les démocrates commencent à les dénommer ainsi au milieu des années soixante-dix, c’est parce qu’ils les considèrent comme les nouveaux conservateurs d’une tradition plus ancienne à préserver, à savoir celle du « Centre vital ». Il s’agit d’une doctrine consensuelle entre le parti républicain et le parti démocrate ayant existé jusqu’au début des années soixante et reposant sur la défense vigoureuse et musclée des valeurs américaines à l’extérieur, cumulée à un devoir d’amélioration et d’exemplarité des Etats-Unis sur le plan social à l’intérieur. Au-delà même de l’étude de cette doctrine, que nous aborderons plus loin, ce sont ses sources qui revêtent un intérêt particulier quant à la définition du mouvement néoconservateur. Ce dernier, en effet, cumule et intègre dans son idéologie des principes et des valeurs qui sont héritées des deux grands courants traditionnels de politique étrangère américaine depuis l’Indépendance, le réalisme et l’idéalisme.

La destinée manifeste de l'Amérique, par John Gast - 1872
La destinée manifeste de l’Amérique, par John Gast – 1872

1) Le courant réaliste : défense des intérêts nationaux et politique d’équilibre

Plus ancien que l’idéalisme, le courant réaliste part d’un constat dont la teneur lui a donné son nom : le système international est une espace dangereux, fondamentalement hostile à la paix et à la sécurité des Etats-Unis car composés d’Etats ayant tous des intentions malveillantes et agressives les uns envers les autres. Toute politique étrangère américaine, quelque soit ces ambitions (défendre modestement ses intérêts et son territoire ou étendre son modèle aux autres) ne peut pas faire l’impasse sur cette réalité du monde, vécu comme une « jungle ».

Comme les idéalistes, les réalistes considèrent que les Etats-Unis, en tant que nouvelle nation libre, démocratique, et composée de colons venus du Vieux Continent, en grande partie pour fuir les persécutions religieuses et les guerres qui y sévissaient, sont porteurs de valeurs morales intrinsèquement supérieures à celle de l’Europe et du reste du monde : C’est ce que l’on appelle l’exceptionnalisme américain, qui s’appuie notamment sur la perfection prêtée à la Constitution américaine. La formulation la plus connue et la plus explicite de cet exceptionnalisme est la notion de « destinée manifeste »2, selon laquelle les Etats-Unis ont une mission divine consistant à répandre les valeurs humanistes et libérales sur un continent considéré comme un don de Dieu, notamment vers l’Ouest. Mais le pessimisme envers le système international, emprunté aux thèses philosophiques de Hobbes, conduit les réalistes à envisager la sauvegarde de l’exceptionnalisme et de la démocratie américaines par une stratégie politique de pure défense des intérêts nationaux, loin de toute croisade pour répandre leurs valeurs. L’Amérique des pères fondateurs et des premiers temps de l’Indépendance est sur ce point très loin des discours de Georges W. Bush Junior appelant à un combat acharné contre « l’Axe du mal ». La perception du monde qui s’impose alors prône au contraire la non-intervention et l’isolationnisme relatif des Etats-Unis quand aux affaires du monde.

Alexander Hamilton
Alexander Hamilton

Sur le plan stratégique, le mouvement réaliste s’appuie sur ce que l’on appelle la politique hamiltonienne, du nom du secrétaire du Trésor Alexander Hamilton, l’un des pères fondateurs de la jeune République. Homme d’Etat et juriste américain né en 1757, délégué influent à la Convention constitutionnelle de 1787, Hamilton, favorable aux anglais, préconise pour les Etats-Unis une politique d’équilibre envers le continent européen, sur le modèle britannique : Les Etats-Unis, pour assurer leur sécurité, doivent veiller à ce que les pouvoirs des différents Etats d’Europe soient sans cesse équilibrés par une autre puissance concurrente, de manière à ce que ni la France, ni la Grande-Bretagne et ni un quelconque autre Etat européen ne soit en mesure de dominer le continent et de les menacer. La pensée d’Hamilton a eu une influence primordiale dans la conduite de la politique étrangère des premières années qui suivirent l’Indépendance, comme le rappelle Henry Kissinger, actuel chef de file du courant réaliste :

[…] Aux premiers jours de la République, les Pères fondateurs ont montré qu’ils comprenaient et respectaient les principes de l’équilibre européen. Tiraillés entre la France et l’Angleterre, généralement hostiles au camp qui paraissait devoir l’emporter mais sans jamais s’engager véritablement non plus, ils mirent en pratique la recommandation d’Alexander Hamilton : « les calculs d’intérêts les plus froids » exigeaient des américains qu’ils modulent leur soutien aux puissances européennes sans jamais s’attacher à aucune. Dans une déclaration qui aurait parfaitement pu émaner du cabinet britannique, Thomas Jefferson a proposé une version américaine de la théorie de l’équilibre des forces. « Nous devrions prier tout particulièrement pour que l’équilibre et les contrepoids des puissances européennes soient tels que leur propre sécurité exige la présence de l’intégralité de leurs forces sur leur territoire, laissant les autres régions du monde dans une paisible tranquillité ».3

Pourtant, en 1821, la marche vers un plus fort isolationnisme américain va être enclenchée. La pratique hamiltonienne, qui ne prône pas totalement l’isolationnisme mais encourage plutôt à un interventionnisme a minima et indirect des Etats-Unis sur le continent européen, va être remise en cause par les propos de John Quincy Adams lors d’un discours à l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance :

« Partout où le drapeau de la liberté et de l’indépendance a été ou sera déployé, se trouveront le cœur de l’Amérique, sa bénédiction et ses prières. Mais elle ne part pas à l’étranger en quête de monstres à détruire. Si elle soutient la liberté et l’indépendance de tous, elle ne prend les armes que pour la défense des siennes.

Elle appuiera la cause générale par l’expression de sa voix, et par la sympathie affable de son exemple. Elle sait fort bien qu’en s’engageant une seule fois sous d’autres bannières que la sienne, fussent-elles celles de l’indépendance étrangère, elle s’engagerait irrémédiablement dans toutes les guerres d’intérêt et d’intrigues, de cupidité, d’envie et d’ambitions individuelles qui se parent des couleurs de la liberté et usurpent ses drapeaux. La maxime fondamentale de sa politique passerait insensiblement de la liberté à la force…Elle pourrait devenir le dictateur du monde. Elle ne serait plus maîtresse de son propre esprit ».4

Le sixième président des Etats-Unis (1825-1829) s’inscrit ici dans la dynamique de respect du système westphalien érigé en 1648 et qui prône la non-intervention interétatique. La cause de cette allégeance apparente à un système international bâti par des européens et pour des européens est aussi audacieuse que paradoxale. Le raisonnement principal que les hommes d’Etats américains vont tenir jusqu’au XXème siècle est en effet le suivant : C’est en évitant d’imposer par la force ses valeurs morales que l’Amérique apportera la preuve au reste du monde que celles-ci sont supérieures et universelles. C’est en laissant l’Europe à ses affrontements égoïstes et nationalistes tout en développant les vertus américaines de manière isolée que l’Amérique s’imposera naturellement comme le leader du monde.
Le 2 décembre 1823, lors de son septième message annuel au Congrès5 , le président James Monroe formule alors une nouvelle doctrine géopolitique reposant sur une dialectique habile entre isolationnisme et interventionnisme, sans pour autant être en rupture avec l’idée de « vertus dans l’isolement » présentée ci-avant. Menacée par les visées expansionnistes de la Russie et de la Grande-Bretagne sur un nord-ouest américain encore à conquérir, les Etats-Unis vont poser les bases de leur nouvelle politique extérieure en réagissant opportunément au congrès de la Sainte Alliance à Vérone. Cette alliance européenne, composée des monarchies réactionnaires ayant vaincu Napoléon (et dont les britanniques, plus libéraux, sont sortis), a en effet chargé la France d’intervenir militairement dans l’Amérique hispanique insurgée contre la métropole.6 Ne pouvant rivaliser seuls militairement contre la France, les Etats-Unis misent avant tout sur la crainte commune que les britanniques ont avec eux d’une possible hégémonie européenne. Ils considèrent que la flotte britannique, supérieure à toutes les autres en qualité comme en taille, stoppera en cas de nécessité toute campagne française vers l’Amérique. James Monroe peut donc, sans crainte, développer un discours musclé à l’égard des européens en se servant avec opportunisme du droit à la liberté et à l’indépendance des pays d’Amérique latine. Le principe de la doctrine Monroe repose sur un contrat de non-ingérence mutuel appelant les européens à ne pas intervenir dans les affaires du continent américain, dont les Etats-Unis garantissent l’indépendance. Dans le cas inverse, une ingérence européenne en territoire américain serait considérée comme un casus belli. En contrepartie, les Etats-Unis appliqueront une politique de neutralité et d’isolationnisme envers le Vieux Continent. Ces composantes de la doctrine Monroe vont guider la politique étrangère américaine jusqu’à la fin du XIXème siècle, avec pour conséquences l’isolationnisme et l’inutilité de la théorie d’équilibre des forces en Europe (puisque les Etats-Unis ne s’y intéresse guère).

Durant les années qui suivent la présidence Monroe, et notamment sous la présidence d’Andrew Jackson, fondateur de ce qui deviendra le parti démocrate moderne, les partisans de l’isolationnisme américain vont être majoritaires aussi bien dans l’opinion que dans les institutions américaines. On les appelle les « Jackson Men », les jacksoniens, car Jackson symbolise l’amérique profonde, tourne vers la conquête de l’ouest et peu soucieuse des affaires internationales tant qu’elles n’affectent pas directement la sécurité et la liberté de commerce des américains. L’isolationnisme américain demeure jusqu’à l’accession à la présidence de Théodore Roosevelt, après l’assassinat de William McKinley en 1901, qui s’inscrit en rupture par rapport aux jacksoniens.

Theodore Roosevelt
Theodore Roosevelt

C’est le retour de la politique extérieure « réaliste » fidèle aux bases fournies par Alexander Hamilton. Le président T. Roosevelt considère plus son pays comme une grande puissance politique (voire potentiellement la plus importante) qui doit préserver l’équilibre du monde que comme une cause messianique qui doit apporter aux autres ses valeurs libérales. C’est pourquoi, aux antipodes des idéalistes vouant une confiance presque aveugle au droit international, il va redéfinir la doctrine Monroe en y ajoutant un corrollaire, le corrollaire « Roosevelt » légitimant un plus fort interventionnisme américain : Les Etats-Unis, s’ils restent neutres concernant l’Europe, peuvent agir militairement sur « leur » continent non seulement pour se défendre d’éventuelles ingérences mais également pour préserver leurs seuls intérêts nationaux. Sous la présidence de Théodore Roosevelt, les Etats-Unis interviendront en Haïti, au Panama, en République dominicaine et à Cuba (1906). Ils mettront fin au conflit Russo-japonais tout en refusant de condamner l’agression japonaise et de favoriser la Russie de sorte qu’aucun de ces deux pays ne soit en situation hégémonique dans l’est asiatique. Il s’agit ici d’un retour significatif des conceptions hamiltoniennes à la Maison-Blanche. C’est aussi en vertu de ces conceptions, et non par un quelconque sentiment de devoir moral, que Roosevelt préconisera l’augmentation du budget de défense militaire et l’intervention des Etats-Unis en Europe pendant la première guerre mondiale. Roosevelt, qui n’est plus président depuis 1909 mais est resté populaire, tente de convaincre les américains qu’une modification substantielle du rapport de forces européen entraînerait une menace directe sur la sécurité des Etats-Unis, qui ne seraient plus protégés par le bouclier naval britannique, dans l’hypothèse d’une victoire de Guillaume II, empereur allemand.

Le courant réaliste, qui partage avec l’idéalisme la conviction que les Etats-Unis sont une puissance vertueuse aux valeurs supérieures et universelles, se distingue par conséquent par l’analyse pragmatique qu’il fait des rapports de force internationaux, en s’appuyant sur la force militaire et la stratégie diplomatique. Il rejette ou du moins méprise la puissance du droit international au profit des manœuvres de dissuasion, d’isolement et/ou de division de l’adversaire. Hormis sous les mandats respectifs de Richard Nixon, Gérald Ford et George Bush Senior, où l’influence d’Henry Kissinger sera prépondérante, les Etats-Unis laisseront au XXème siècle de côté le réalisme pour s’orienter vers l’isolationnisme et surtout son opposé l’idéalisme ; Les néoconservateurs, eux, reprendront de ce courant de pensée les éléments de réflexion sur l’usage de la force militaire et de la stratégique d’équilibre politique tout en excluant par principe le nihilisme moral dont seraient coupables les réalistes.

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1. Michael Harrington était un écrivain et intellectuel membre du Socialist Party, avant de fonder au début des années 1970 son propre parti politique, le Democratic Socialists Organizing Comittee, par opposition à la guerre du Vietnam et au tournant libéral (au sens économique du terme) défendue par Max Shachtman, leader du SP.]

2. L’expression est utilisée par le journaliste New Yorkais John O’sullivan en 1845 et sera largement reprise par le gouvernement fédéral, notamment sous la présidence de James madison.

3. Henry Kissinger, La nouvelle puissance américaine, Fayard, 2003. p. 347-348.

4. John Quincy Adams, Independence Day Speech, July 4, 1821 : http://www.fff.org/freedom/1001e.asp

5. John Woolley and Gerhard Peters, The American Presidency Project [online]. Santa Barbara, CA: University ofCalifornia (hosted), Gerhard Peters (database). Available from World Wide Web: http://www.presidency.ucsb.edu/ws/?pid=29465

6. Le ministre français des affaires étrangères, Jean-Baptiste de Villèle, annonce en effet les intentions françaisesd’intervenir en amérique hispanique pour rétablir l’ordre monarchique lié à l’Espagne. Louis XVIII abandonnera finalement le projet sous la pression de la Grande-Bretagne.

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