statue saddam husseinLes néoconservateurs, en tant que membre d’une école de pensée structurée, ont souvent été décrits à travers l’existence de plusieurs générations d’intellectuels et/ou hommes politiques, que l’on retienne la distinction de Justin Vaïsse1 sur « les trois âges » du néoconservatisme ou les conceptions dualistes d’autres chercheurs comme Jean-Frédéric Legaré-Tremblay2, étudiant l’idéologie néoconservatrice à travers la guerre froide puis la période post guerre froide. L’influence des premier combats politiques menés par les étudiants du City College of New York, futurs « parrains » du néoconservatisme recommanderait plutôt de suivre le découpage en trois générations.

Quoiqu’il en soit, le néoconservatisme n’en demeure pas moins un mouvement structuré s’appuyant sur des réseaux médiatiques et intellectuels importants au sein de la société américaine. Au niveau médiatique, l’essentiel de ses relais se situe autour des revues tellesCommentarythe New RepublicNational Review, du célèbre hebdomadaire The Weekly Standard, et des nombreuses contributions au Wall Street journal. La chaîne Fox News, propriété du groupe de Rupert Murdoch, a pendant longtemps relayé leurs positions. Sur le plan intellectuel, les nombreux think-thank servent à répandre la pensée néoconservatrice dans la société américaine et ont une influence importante auprès du gouvernement fédéral : Les principaux cercles de réflexion sont le Project for the New American Century, où sont d’ailleurs présents aussi bien Rumsfeld et Wolfovitz que Bush et Cheney, le Hudson Institutel’Heritage Fondationl’American Enterprise Institute. Ce réseau intellectuel s’étend même en Europe avec l’Institut de l’Europe libre, dont de nombreux membres de la direction internationale, comme Yves Roucaute, sont néoconservateurs et dont le site officiel présentait le message suivant pendant la campagne présidentielle française de 2007 :

Patriotes, les néoconservateurs, sont partisans d’une politique international favorable aux sociétés de liberté et traquant les tyrans, jusque dans l’espace francophone. Le comportement inadmissible de Ségolène Royal au Liban, où elle se permit d’abonder dans le sens d’un député du Hezbollah, son ignorance de la guerre que mène notre pays en Afghanistan contre les Talibans quand nos soldats y meurent pour notre république, sa volonté de poursuivre la même politique arabe de la France, son anti-américanisme ouvert, son ignorance des questions de défense et de sécurité…tout cela montre que par sa victoire la France ne retrouverait pas le chemin qui fut le sien, depuis le Général de Gaulle, celui de participer au concert des grandes nations libres.3

Project for a New American Century
Project for a New American Century

Des personnalités françaises sont également proches des néoconservateurs américains, comme l’ancien vice-président d’EADS Jean-Louis Gergorin et le directeur de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) Pascal Lamy, qui côtoient Franck Carlucci et Donald Rumsfeld au sein de la Rand Corporation, un think thank américain financé par le lobby militaire. L’idéologie néoconservatrice, dont la construction s’est engagée dés après la seconde guerre mondiale, ne se résume pas à la politique étrangère, même si c’est le domaine qui l’a fait connaitre aux Etats-Unis dans les années soixante-dix et en France sous l’administration Bush Jr. Plus que sur une définition négative, le néoconservatisme repose sur des principes politiques positifs solidement partagés par tous ses partisans. Quels sont-ils ?

L’importance attachée au régime politique d’un Etat

Les néoconservateurs accordent une grande place à la nature du régime politique des Etats, considérant que la politique extérieure est souvent le reflet du système interne de chaque pays. Pour eux, les défauts et la dangerosité du système communiste sont donc une des causes de la politique expansionniste de l’URSS dans le bloc Est. Plus ou moins inspirée des écrits philosophiques de Léo Strauss sur l’Antiquité, cette position constitue un point d’accord avec les idéalistes et une divergence importante avec les réalistes, qui eux, rappellent que tout Etat cherche historiquement à dominer les autres, même les démocraties. Dans son dernier essai «D’où viennent les néoconservateurs ? », Francis Fukuyama, qui s’est récemment détaché de ses représentants les plus actuels, note :

Les Etats-nations ne sont pas des boîtes noires ou des boules de billard rivalisant indifféremment pour le pouvoir, comme le voudraient les réalistes ; La politique étrangère reflète les valeurs de la société qui la met en oeuvre. Les régimes qui traitent injustement leurs ressortissants ont toutes les chances d’agir de même avec les étrangers. Dans ces conditions, les efforts pour changer le caractère de régimes tyranniques ou totalitaires au moyen de récompenses ou de sanctions extérieures seront toujours moins inefficaces que le changement radical de la nature des régimes en question. La Pologne, la Tchécoslovaquie et la Hongrie étaient des régimes communistes et des membres du Pacte de Varsovie avant 1989. Pour finir, la menace potentielle que ces pays représentaient pour l’Europe occidentale ne fut pas levée par les traités sur le contrôle des armements (comme les négociations sur les forces conventionnelles en Europe) mais par leur transformation en démocraties.4

monde usa 2003

La « destinée manifeste » et la lutte contre le relativisme moral

Du premier principe faisant du régime politique d’un Etat une des causes de son comportement sur la scène internationale, le néoconservateurs tirent un second principe : Fidèle à la notion de «destinée manifeste », à laquelle sont attachés les jacksoniens (ou isolationnistes), les néoconservateurs refusent le relativisme moral des années soixante et soixante-dix consistant à mettre en avant les imperfections et l’impérialisme du modèle américain, et qui admet implicitement l’équivalence des différents modèles de société dans le monde et leur origines culturelles spécifiques. La « détente », en admettant une zone d’influence soviétique à minima, semble favoriser l’idée d’une égalité de principe entre la démocratie libérale et le communisme centralisateur. Par ailleurs, le principe du relativisme moral, qui remet en cause la supériorité et l’universalité des valeurs américaines sera particulièrement fort pendant la guerre du Viêt-Nam. Les néoconservateurs s’opposeront à ce relativisme en considérant qu’il s’agit là d’une propre « auto-dévaluation culturelle » et d’un manque de patriotisme, qui pourraient être fatals aux Etats-Unis dans leur lutte contre l’URSS.

Le scepticisme envers toute planification sociale ambitieuse

Tous les projets d’ingénierie sociale, c’est-à-dire les planifications et interventions de l’Etat trop sophistiquées sur le plan social aboutissent nécessairement à l’effet inverse recherché, à travers l’apparition d’effets pervers généralement constatés : Aux Etats-Unis, le projet politique du New Left des années soixante, avec ses mesures de discrimination positive, n’a pas résolu le problème des inégalités et de la détresse sociale des travailleurs pauvres (les « cols bleus » et les « cols blancs »). Au contraire le fait d’être spécifiquement bénéficiaire d’une aide sociale du fait de son appartenance ethnique ou de son inactivité aurait réfréné l’effort individuel et par là même les perspectives d’ascension sociale d’une frange de la population (effet désincitatif). En URSS, l’objectif d’émancipation de l’homme et de société égalitaire prôné par Marx, louable, a été détourné par une collectivisation des moyens de production qui a concentré les pouvoirs au sein d’une nouvelle classe privilégiée issue de la Nomenklatura soviétique. Le système soviétique a conduit aux pires abus tels les camps de concentration staliniens et les fameux procès de Moscou.

La nécessité de l’usage de moyens coercitifs

F111 GolfePour mener à bien la mission américaine de démocratisation et de libéralisation des sociétés, pour protéger les Etats des tyrannies et des menaces qui les guettent, l’interventionnisme des Etats-Unis est nécessaire voire indispensable, y compris avec l’outil militaire. L’Amérique, de par sa puissance économique, son influence culturelle et sa force militaire, est appelé à jouer un grand rôle dans les affaires du monde. Loin du principe d’Adams récusant toute ingérence américaine à l’échelle internationale, les néoconservateurs considèrent que le strict jeu du droit international et de la coopération multilatérale ne permet pas d’atteindre les hauts objectifs que le destin a fixés à l’Amérique. Il ne faut pas hésiter le cas échéant, à user de la force militaire, et faire un constat pragmatique du contexte international. C’est la raison pour laquelle les néoconservateurs citent comme référence les présidents qui ont su mettre la puissance américaine aux services d’objectifs moraux, comme Roosevelt, Truman ou même Kennedy. C’est aussi pour cela que les tenants du néoconservatisme manifestent généralement une angoisse, une crainte récurrente de la disparition américaine en militant activement pour une hausse des budgets de défense, face aux menaces internationales (l’empire soviétique hier, le terrorisme aujourd’hui…etc.). Partagé avec l’école réaliste, ce véritable principe de militarisation oppose les néoconservateurs aux idéalistes, qui fondent avant tout leur interventionnisme sur la négociation et la diplomatie.

L’unilatéralisme et le multilatéralisme instrumental

Du principe de militarisation et de nécessité de l’usage de la force découle une méthode particulière sur le plan diplomatique, en rupture avec le système westphalien de non ingérence. Pour défendre les droits de l’homme et la démocratie libérale, les institutions internationales sont jugées trop faibles, parce que n’importe quel Etat de poids peut légalement faire obstacle à la résolution d’un conflit ou l’établissement de ce qui paraît « juste ». Même Henry Kissinger, qui n’est pas un néoconservateur, met en opposition le principe de paix par la non-ingérence étatique et le principe de justice, qui pousse au contraire un Etat à s’immiscer dans les affaires intérieures d’un autre au nom de valeurs supérieures5. Plutôt que de s’enliser dans des négociations multilatérales dans une Organisation des Nations Unies qu’ils voient comme une ennemie, les néoconservateurs manifestent une préférence pour les actions collectives fondées sur des valeurs partagées, en recourant soit à l’Alliance atlantique (ce que l’on appelle multilatéralisme instrumental, le commandement de l’OTAN étant américain), soit à l’unilatéralisme pur et simple (par exemple, avec l’intervention irakienne depuis 2003).

1. Justin Vaïsse, la croisade des néoconservateurs in l’Histoire, février 2004.

2. Jean-Frédéric Legaré-Tremblay, l’idéologie néoconservatrice, Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques – Université du Québec à Montréal : www.dandurand.uqam.ca/download/pdf/etudes/tremblay/RD-etude9_130505.pdf

3. Site officiel de l’Institut de l’Europe libre – http://www.instituteurope.org/

4. Francis Fukuyama, D’où viennent les néoconservateurs ?, Grasset, Oct. 2006 – p. 34.

5. Henry Kissinger, La nouvelle puissance américaine, Fayard, 2003. p. 346-347 : Chapitre intitulé « paix & justice ».

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