Août 2006. Condoleeza Rice et Steven Hadley discutent de la destruction du Liban . Les réalistes hamiltoniens sont les grands bénéficiaires de l’effacement des néoconservateurs.
Août 2006. Condoleeza Rice et Steven Hadley discutent de la destruction du Liban.
Les réalistes hamiltoniens sont les grands bénéficiaires de l’effacement des néoconservateurs.

Certains éléments témoignent d’une domination des jacksoniens au sein de l’administration américaine et démontrent que l’influence néoconservatrice a été principalement dû à l’alliance que ses derniers ont bien voulu leur accorder. Premièrement, sitôt la victoire militaire des Etats-Unis acquise contre l’armée de Saddam Hussein, les jacksoniens ont eu tôt fait d’annoncer la « fin des opérations de combats majeurs ».1 Et ce pour deux raisons. La première était le souci politicien de faire bonne figure et de présenter l’intervention américaine comme un succès, face aux pertes américaines qui commençaient à se multiplier. La seconde était plus idéologique : contrairement aux idéalistes et aux néoconservateurs, les jacksoniens conçoivent l’intérêt national des Etats-Unis de manière beaucoup plus limitée. Celui-ci se résume à la sécurité territoriale, aux respects de ses citoyens, à la défense de ses alliés occidentaux (et japonais) et à la liberté de commerce de ses entreprises. Il n’y a chez les jacksoniens aucune manifestation d’un quelconque intérêt pour l’après-guerre : L’idée de nation-building (construction nationale) est une idée développée sous la présidence de Franklin Roosevelt et avant tout défendue par les idéalistes sous la forme de soutien à la construction européenne et d’aides économiques au Japon après 1945. George Bush et Dick Cheney, ainsi que de nombreux républicains, n’ont aucune envie de voir les Etats-Unis prendre en charge sur le long terme la reconstruction nationale irakienne, sauf en ce qui concerne les contrats pétroliers qui sont visés par les sociétés finançant les campagnes électorales républicaines, comme Haliburton. Les néoconservateurs ne soutiennent pas ce désintéressement, qui conduira les Etats-Unis à faire pression sur les alliés européens pour qu’ils s’engagent et fournissent des troupes de « maintien de la paix ».

Donald Rumsfeld
Donald Rumsfeld

Cette « division du travail » semble pourtant plaire aux Etats-Unis puisque l’administration Clinton l’avait choisi pour la guerre du Kosovo.2 Les néoconservateurs avaient indiqué très tôt, via des rapports et communiqués émanant de leurs think thank leur préférence pour une coopération multilatérale avec les alliés atlantiques (dans le cadre de l’ONU) pour aider l’Irak à se doter des institutions et des bases sociales favorables à l’établissement d’une démocratie libérale :

[…] Plusieurs néoconservateurs de premier plan ont signé, le 28 mars 2003, en collaboration avec plusieurs Démocrates, une lettre du think tank néoconservateur Project for the New American Century (PNAC)destinée au président, pressant ce dernier de construire une nouvelle ère de coopération transatlantique et d’obtenir une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies afin d’appuyer des efforts multilatéraux de reconstruction en Irak. 3

Deuxièmement, l’entrée en guerre unilatérale des Etats-Unis et l’adoption du principe de changement de régime en Irak ne sont pas des idées spécifiquement nées du mouvement néoconservateur. Sur le premier point, les néoconservateurs sont même plus « multilatéralistes » que les Jacksoniens lorsque les Institutions internationales concernées peuvent appuyer le point de vue américain (multilatéralisme instrumental), alors que les jacksoniens, de tradition isolationniste, ne s’embarrassent guère des considérations de l’ONU. On se souvient d’ailleurs des propos polémiques de Donald Rumsfeld qui, à quelques jours du déclenchement de la guerre, et en réponse aux dernières tentatives britanniques pour respecter l’ONU, proclamait que la participation britannique n’était pas indispensable à la réalisation des objectifs américains. Et nous parlons ici d’un Etat qui partage la langue, l’histoire et une bonne partie de la culture américaine, connu pour sa « Special Relationship » ! Sur le second point, le département de la défense et le Pentagone avait estimé un changement de régime irakien nécessaire dés 1998, au sein de la commission sur la menace posée par les missiles balistiques, dite également commission…Rumsfeld.4 Les convergences de vue sur certains points de politique étrangère entre jacksoniens et néoconservateurs ne remontent guère au 11 septembre mais plutôt au deuxième mandat présidentiel de Bill Clinton, durant lequel des hommes comme Dick Cheney, Donald Rumsfeld ou même Jeb Bush ont signé la déclaration de principe du Project for the New American Century avec d’illustres représentants du néoconservatisme comme Norman Podhoretz (un des pères du mouvement).5

La démocratie apportée en Irak...
La démocratie apportée en Irak…

Par ailleurs, une conjonction de critiques faites envers l’administration Bush Jr laisse penser que les néoconservateurs n’ont plus l’influence qu’ils ont pu avoir entre 2001 et 2003. D’une part, l’inefficacité du processus démocratique voulu par les Etats-Unis et s’appuyant sur lathéorie des dominos a été démontré avec le temps et dans uncontexte de morcellement territorial (nord, Triangle sunnite et sud) ainsi que de combats intercommunautaires (kurdes, sunnites, chiites) : Après une guerre courte, les américains devaient être accueillis en libérateurs et aider à la mise en place d’une constitution établissant un Etat fédéral démocratique et pro-occidental. Ils sont quasi-quotidiennement victimes d’attentats et de tirs de milices sunnites, chiites ou indépendantistes et les différentes communautés religieuses du pays sont aujourd’hui séparées physiquement pour éviter des bains de sang.6 La mission politique de démocratisation et de pacification du pays est pour le moins manquée, à tel point que certains, comme le politologue Antoine Sfeir vont jusqu’à penser que le résultat était délibéré dans le but d’affaiblir l’Irak, un adversaire déclaré d’Israël…7

soldat US qui pleureD’autre part, dans un contexte de guérilla urbaine et de perception difficile de l’ennemi (souvent en civil), la première puissance mondiale se heurte à la notion de guerre asymétrique. La nouvelle armée légère et de haute technologie prônée par Rumsfeld, dans la continuité de l’armée de la première guerre du Golfe influencée par les théories d’Albert Wohlstetter, a montré ses limites. Or, les néoconservateurs avaient rallié à leur position des jacksoniens plutôt sceptiques à l’idée de croisade à mener et convaincu une opinion publique américaine grâce aux arguments de la rapidité et de l’innocuité de la guerre, en plus des arguments moraux. Aujourd’hui, ils contraignent George Bush Jr à demander sans cesse des crédits supplémentaires au Congrès et Washington doit concéder qu’aucune guerre n’est « propre ». Et le contexte n’aide pas, avec une chambre des représentants désormais à majorité démocrate, un déficit structurel qui se creuse et des familles de soldats décédés qui se font entendre.

L’efficacité diplomatique et le prestige international des Etats-Unis ont aussi été grandement affectés par la guerre en Irak. Joseph Nye8, l’inventeur de la notion de soft power9, sera particulièrement critique envers les néoconservateurs et la politique extérieure de George Bush Junior : Selon lui, les Etats-Unis, qui n’ont jamais cessé d’être l’acteur international le plus puissant, n’ont pas saisi l’importance des mutations de la puissance, qui s’exprime aujourd’hui de plus en plus en terme de pouvoir d’attraction (soft power) que de pouvoir de contrainte (hard power), avec les interdépendances et les technologies de l’information et de la communication issus de la mondialisation. Après avoir été une île vertueuse coupée de l’Europe puis un modèle culturel, économique et politique pour le monde après la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis sont devenus aux yeux des opinions publiques un Etat impérialiste qui aspire à être le « gendarme du monde ».

L’action unilatérale menée en Irak aussi bien pour des (fausses) raisons stratégiques (la menace d’armes de destruction massive et la coopération avec Al-Quaeda de Saddam Hussein) que morales (la libération d’un peuple victime de tyrannie et la démocratisation de la région) semblent également avoir produit les effets inverses de ceux qui étaient recherchés : En renvoyant l’Union Européenne à son passé et jouant sur ses divisions, les Etats-Unis se sont aliénés ses principaux soutiens militaires au sein de l’OTAN à l’exception du Royaume Uni, par ailleurs contre l’avis des opinions publiques. Ils ont aussi favorisé indirectement l’extension de l’influence de l’Iran qui se sert de ses réseaux chiites dans la région (Hezbollah en Syrie et au Liban, certaines milices en Irak) comme arme de dissuasion sur le dossier nucléaire négocié avec l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA). D’une manière générale, le déclin des néoconservateurs au sein de la seconde administration Bush issue des élections de 2004 est amorcé. Celle-ci est clairement dirigée par les jacksoniens, avec une grande liberté accordée aux réalistes.

Les courants de politique étrangère dans la seconde administration Bush Jr
Les courants de politique étrangère dans la seconde administration Bush Jr

Lorsque George Bush junior a commencé son second mandat le 20 janvier 2005, le premier acte fort de sa nouvelle administration a été d’envoyer Condoleeza Rice, remplaçante d’un Colin Powell démissionnaire, effectuer une tournée diplomatique pour rafraîchir les relations transatlantiques. Vous avez dit « réaliste » ?…

Entre remise en question et nouvelles alliances politiques, la question de l’avenir d’un mouvement qui s’est radicalisé sous l’influence du duo Robert Kagan-William Kristol est sérieusement posée: Le premier a sorti en 2004 un deuxième ouvrage dont le seul titre sonnait comme un aveu par rapport au premier : Après «la puissance et la faiblesse » (2003) pour désigner respectivement les Etats-Unis et l’Union européenne, ses lecteurs ont pu lire « les revers de la puissance ». Quant au second, William Kristol, il a récemment formulé, face aux critiques de plus en plus virulentes des conservateurs du parti républicain à l’encontre des néoconservateurs, la possibilité d’une nouvelle alliance avec les plus « interventionnistes » des démocrates…10

1. Le président Bush Jr fit cette annonce lors d’un discours soigneusement orchestré le 1er mai 2003, à bord du porte-avions USS Abraham Lincoln, en tenue de pilote de chasse, descendant d’un jet Lockheed-Martin S-3 Viking, avec en toile de fond une énorme bannière sur laquelle figuraient les mots suivants : « Mission accomplished »…et en présence de nombreuses caméras de télévision.

2. Cette répartition implicite des tâches est théoriquement basée sur les expériences militaires respectives des européens et des américains. Les premiers, surtout la France et le Royaume-Uni de par leur passé colonial, ayant davantage connu des situations de guerre terrestre prolongée et de guérilla urbaine, ils seraient mieux à même de servir pour des opérations de maintien de la paix au sol. Les seconds à l’inverse, sont plus vulnérables dans des rapports asymétriques (Viêt-Nam, Mogadiscio…) et contribuent surtout à la phase active de la guerre de par leur écrasante suprématie aérienne et technologique.

3. Cité in Jean-Frédéric Legaré-Tremblay, l’idéologie néoconservatrice, Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques – Université du Québec à Montréal :www.dandurand.uqam.ca/download/pdf/etudes/tremblay/RD-etude9_130505.pdf  p.28

4. The Rumsfeld Comision report, Senate, United States of America, July 31, 1998, available from web :http://www.fas.org/irp/congress/1998_cr/s980731-rumsfeld.htm Voir également le site du project for a New American century : http://www.newamericancentury.org/defjul1698.htm

5. Project for the New American Century, Statement of principles, June-3, 1997, available from web :
http://www.newamericancentury.org/statementofprinciples.htm

6. Un mur a été érigé par les américains en avril 2007 autour de certains quartiers sunnites de Bagdad.

7. Antoine Sfeir (écrivain-chercheur franco-libanais, directeur de la revue les cahiers de l’Orient), Vers l’Orient compliqué, Grasset, octobre 2006.

8. Joseph Nye, professeur à la Kennedy School of Government, a été député au sous secrétaire d’Etat dans l’administration Carter et il a occupé le poste de secrétaire adjoint à la défense sous l’administration Clinton (1994-1995).

9. Joseph Nye, Bound to Lead: The Changing Nature of American Power, New York, Basic Books, 1990

10. “If we have to make common cause with the more hawkish liberals and fight the conservatives, that is fine with me”, in Max Boot, NeoconsForeign Policy, no 140, January 2004, p. 20-28.

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