Économie de marché ?

IDC: Smartphone OS Market Share 2015, 2014, 2013, and 2012 Chart
Fin mars 2015, Android possède près de 80% du marché des systèmes d’exploitation mobiles, ne laissant que 17% à Apple et 2% à Microsoft Windows.

L’ idéal d’un marché équilibré de lui-même exige :

  1. des produits homogènes pour que le consommateur puisse rationnellement comparer leur qualité et leur prix
  2. des acteurs économiques (concurrents, consommateurs, épargnants, investisseurs) rationnels et parfaitement informés
  3. l’existence d’un grand nombre de petites et moyennes entreprises concurrentes et la possibilité pour de nouvelles entreprises d’émerger mais aussi de disparaître
  4. une allocation des ressources optimale

Cet article traite des deux dernières conditions, sans lesquelles on ne peut pas parler d’économie de marché.

Concentration des acteurs

Au Monopoly, lorsque vous engrangez des bénéfices, vous consolidez votre position pour racheter des pans entiers de la rue, engrangeant de plus en plus de bénéfices par rapports à vos concurrents, jusqu’à les ruiner. L’économie est comme le Monopoly mais en plus féroce car le facteur chance, bien qu’existant, y est bien moins déterminant. De tout temps, les acteurs économiques ont cherché à transformer leurs bénéfices pour consolider puis accroître leurs parts de marché. De florissantes entreprises ont été développées par le talent et le travail mais aussi par le dol, l’escroquerie, la corruption d’agents publics et même le meurtre, si l’on pense à la constitution des grandes sociétés de chemins de fer ou des sociétés pétrolières comme la Standard Oil Company aux États-Unis.

Mais, depuis les années 1970, pour écraser la concurrence, le capital fait bien plus fort. Posséder du capital d’une société permet d’obtenir des droits de vote au Conseil d’Administration :

  • si l’on possède plus de 50% des votes, on contrôle effectivement la société
  • si l’on possède la majorité relative, on contrôle effectivement la société mais on peut être exposé à une minorité de blocage

Dans la pratique, posséder 5% du capital d’une société multinationale est déjà énorme et donne beaucoup de pouvoirs. Mais il y a mieux : posséder une minorité de blocage ou le contrôle d’une société qui détient elle-même une minorité de blocage ou le contrôle d’une plus grande société…et ainsi de suite. L’étude de ses rapports de propriété à travers la participation capitalistique a été faite en 2011. Résultat : en observant 13 millions de rapports liens entre les sociétés, on identifie 47 000 multinationales importantes, liées entre elles plus d’un million de fois, à travers 600 000 nœuds de propriété.

Glattfelder concentration économie 1

Parmi ces nœuds, il existe un centre de 460 000 nœuds composé de 36% des entreprises mais représentant 95% du revenu d’exploitation des entreprises du monde.

Glattfelde concentration économie 2

Glattfelder concentration économie 4

A l’intérieur, un cœur de 1300 nœuds.

Glattfelder concentration économie 3

Dans le cœur, le 0,1%, seulement 737 actionnaires, notamment des sociétés financières des États-Unis et du Royaume-Uni, a le pouvoir de contrôler collectivement 80% du revenu d’exploitation des entreprises multinationales.

Glattfelder concentration économie 5 top 737

Parmi ces 737 actionnaires, 146 ont un rôle très actif (présents dans davantage de nœuds de rapport de propriété) et contrôlent 40% de la valeur.

Glattfelder concentration économie 6 top 146

Quelques entreprises parmi les 146 acteurs principaux de l’économie mondiale :

Glattfelder concentration économie 7 Principaux acteurs

Le Courrier International en a parlé.

Présentation de l’étude par James Glattfelder lors de la conférence TED d’octobre 2012 à Zurich :

Des entreprises qui émergent et qui disparaissent

Engagée par la finance dans les années 1970 et globalisée depuis la fin des années 1990, cette concentration de l’économie est objectivement acceptable. Après tout, du point de vue des économistes néoclassiques :

  • certains sont plus talentueux que d’autres, l’égalité juridique n’y peut rien
  • certaines entreprises finissent toujours par prendre le dessus sur d’autres

Frédéric Bastiat justifie même la propriété par la capacité de l’entrepreneur à créer des richesses, c’est à dire que le fondement juridique de la propriété serait le talent de certains  hommes à produire des richesses. Autrement dit, derrière tout propriétaire, il y aurait un talentueux travailleur. Et certains hommes le sont plus que d’autres.

Tout cela est cohérent, à condition, que le « classement » des entreprises soit susceptible de changement. C’est à dire que les entreprises qui ne proposent pas des produits nouveaux, de meilleure qualité et/ou moins chers soient remplacées par celles qui le font : c’est la destruction créatrice de Joseph Schumpeter, basée sur l’innovation et le progrès technique. C’est au fil des vagues d’innovation que les grandes entreprises d’aujourd’hui on émergé, comme Toyota (automobile), Amazon (vente en ligne) ou Samsung (high-tech).

Mais Schumpeter lui-même admet que le capitalisme conduit à la concentration de l’économie et à l’abandon de l’esprit d’entreprise.

Phénomènes d’échelle et barrières à l’entrée du marché

Partout, les entreprises qui atteignent une masse critique sont avantagées sur le plan :

  • comptable : recours aux cabinets d’expertise les plus prestigieux, avec un turn-over cyclique imposé par la loi au niveau des commissaires aux comptes
  • fiscal : comme pour les particuliers, parvenu à un très grand niveau de revenu, l’impôt est dégressif. Une bonne partie des grandes entreprises pratiquent également l’évasion fiscale (le fait de transférer son siège fiscal dans un pays à faible imposition, comme le Luxembourg) et la fraude fiscale (le fait de localiser fictivement les bénéfices dans des pays où l’imposition est faible)
  • juridique : recours aux cabinets d’avocats qui ont le plus de moyens
  • organisationnel : recours à l’externalisation des services (nettoyage, informatique, sécurité, restauration…etc) faits par des prestataires moins chers (et parfois moins efficaces) plutôt que des employés à rémunérer directement
  • économique : à l’exemple des enseignes de la grande distribution vis à vis des producteurs agroalimentaires, les grandes entreprises ont un tel impact sur le volume des commandes qu’elles sont en mesure d’imposer des prix très bas, qui massacrent les PME en début de chaîne.

Vis à vis de l’individu, les grandes entreprises sont dans une relation de professionnel à « consommateur moyennement informé » (expression en jurisprudence) et la procédure d’achat n’est pas négociée mais imposée : vous négociez au supermarché du coin ? Le consommateur ne possède qu’une liberté passive qui consiste à arbitrer entre plusieurs offres imposées et non négocier les offres elles-mêmes. C’est lorsqu’un nouvel acteur émerge finalement que les consommateurs prennent conscience de l’importance de la plus-value qui a été extraite de leur portefeuille : pour un opérateur de téléphonie mobile, un SMS a un coût marginal presque nul comparé aux transferts de données voix ou multimédia ; pourtant, avant l’émergence de Free sur ce marché, ils n’étaient « offerts » que rarement ou dans le cadre d’un contrat avec engagement. C’est le problème lorsque quelques entreprises maîtrisent un marché : les prix sont rigides et l’innovation n’est pas maximale. Le marché ne satisfait même pas à la vision minimaliste de Friedrich Hayek : pour lui, peu importe l’équilibre du marché, l’important est qu’il soit un « ordre spontané » dans lequel les prix reflètent l’information économique, au gré des interactions entre les agents.

Pour faire imploser le marché des téléphones, Free a dû se constituer une masse critique sur son premier marché (celui des fournisseurs d’accès à internet), avaler un concurrent (Liberty Surf), dénoncer les ententes entre les opérateurs en place et livrer une bataille juridique de plusieurs années pour obtenir une licence auprès de l’État. Comme Free, avec de la persévérance et de la patience, « quand on veut on peut ». Mais entre temps, outre le capital de départ et les compétences, il faut rembourser la banque et payer ses impôts…

Hormis certains marchés complexes ou par nature locaux (artisanat, commerces de proximité…etc), l’économie mondiale est faite de marchés en :

  • monopole : Microsoft Windows sur le marché des systèmes d’exploitation sur ordinateurs personnels (avec pratique de la vente liée)
  • duopole : Intel et AMD sur le marché des microprocesseurs informatiques
  • oligopole : Standard & Poors, Moody’s et Fitch se partagent le marché de la notation financière, après une position dominante qui leur a été donné par…les autorités américaines elles-mêmes

Allocation optimale des ressources

La dernière condition pour parler d’équilibre du marché est l’allocation optimale des ressources économiques, qui signifie :

  • que ceux qui consomment auront les revenus pour, via le travail
  • que ceux qui innovent et produisent auront l’investissement pour, via l’épargne

C’est, en d’autres termes, le postulat selon laquelle l’argent (les ressources exprimées en valeur) circule dans l’économie pour le bénéfice de tous.

La théorie se heurte aux faits : il existe d’une part un fort taux de chômage lié à la désindustrialisation des pays occidentaux depuis une trentaine d’années, temporairement abaissé grâce aux bulles financières successives. Et le niveau d’investissement est clairement en retard par rapport à l’accroissement sans précédent de l’épargne sur la même période : l’investissement était surtout proportionnellement fort de 1945 à 1975.

Pendant cette même période, dite de Grande Prospérité, l’enrichissement était égalisé dans toutes les couches de revenus de la population via la fiscalité et l’État-Providence, même aux États-unis. Les plus fortunés, souhaitant conserver l’intégralité de leurs gains, ont ensuite convaincu une part suffisante des couches moyennes salariées de voter des baisses d’impôts (pour les particuliers comme les sociétés) sur une double promesse :

  • les baisses d’impôts profiteront aux couches moyennes salariées (en réalité, l’assiette fiscale repose sur elles, les riches et les pauvres y échappant par exonération ou évasion)
  • l’enrichissement des plus fortunés finira par ruisseler vers les autres classes sociales

C’est ce que l’on appelle la théorie du ruissellement. Plus de riches encore plus riches signifierait plus de consommation (industrie du luxe, par exemple), plus d’investissement et donc plus d’emplois et de revenus pour l’ensemble de la société. C’est cette théorie qui transparaît dans la plupart des interventions des (faux) libéraux à la télévision et dans la presse subventionnée (le comble) : « Mais moi, je ne veux pas opposer les riches et les pauvres. je veux une société où tout le monde s’enrichit ». Est-ce possible ?

On a vu que l’argent des uns repose sur la capacité à payer des autres, ce qui devrait faire comprendre aux esprits les plus simples que tout enrichissement qui n’est pas partagé n’est pas durable, puisque la fortune excessive des uns n’est qu’une promesse non tenable par les autres., à moins de rétablir l’esclavage.

Depuis les années 1980, les entreprises américaines produisent beaucoup plus avec moins d'employés (productivité par les licenciements, et non par l'investissement), moins bien rémunérés. les ménages compensent leur appauvrissement en faisant travailler les femmes et en s'endettant.
Depuis les années 1980, les entreprises américaines produisent beaucoup plus avec moins d’employés (productivité par les licenciements, et non par l’investissement), moins bien rémunérés. Les ménages compensent leur appauvrissement en faisant travailler les femmes (par nécessité et peu par choix) et en s’endettant.

Comme le montrent les statistiques du très communiste Wall Street Journal ci-dessus, l’enrichissement de tous a existé mais via l’impôt et l’État-providence, c’est à dire via des dépenses sociales financées par des recettes fiscales (et non par la dette). Cette situation a pris fin dans les années 1970, où les États ne sont plus financés que par la dette (avec intérêts, donc exponentielle) et le ruissellement se fait attendre…On voit dans le second graphique que 55% de la richesse créée est capté par les 20% (top fifth) les plus riches. Sauf quelques pays comme le Danemark ou la Slovénie (très faible indice de GINI), toutes les études de répartition de la richesse dans les sociétés occidentales montrent que la richesse est encore plus captée par le 10%, et surtout le 1%, et qu’elle procède souvent davantage du patrimoine que du travail. Pourquoi ?

  • à partir d’un certain niveau de patrimoine et de revenus, la propension marginale à consommer est très faible (même dans le luxe) : les riches épargnent et font fructifier leur argent
  • l’épargne sert non pas à investir (améliorer les parts de marché, la taille et les produits de l’entreprise) mais à tirer des revenus croissants des entreprises contrôlées, quitte à les revendre plus chères ensuite
  • une dernière explication, théorique, veut que les fortunés utilisent leur patrimoine comme un moyen d’influence, et non à des fins matérielles

Au niveau macroéconomique, le modèle anglo-saxon protestant de philanthropie une fois fortune faite a un effet mineur sur les inégalités : outre un sincère élan de générosité en fin de carrière (et la quête de la rédemption), les diverses fondations caritatives sont aussi mises en place par les milliardaires car elles sont…déductibles des impôts 🙂

Le rôle du crédit

Dans la répartition non optimale des ressources, le crédit joue un rôle déterminant. On a vu que l’argent est créé exponentiellement lorsqu’il est issu de la dette, la charge de celle-ci croissant plus vite que les remboursements (et donc la destruction monétaire) issus du travail et de la production.

Dans une économie régie par la dette comme actuellement, ceux qui sont au début de la chaîne du crédit sont ceux qui s’enrichissent le plus, les différents échelons de la société travaillant à leur enrichissement. C’est la raison pour laquelle on retrouve autant de sociétés financières (banques et fonds d’investissement) dans les 146 entreprises du réseau centrale dans la valeur ajoutée mondiale.

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