Équilibre et efficience des marchés ?

La main invisible

La théorie d’Adam Smith montre que les individus, motivés par leurs intérêts personnels, peuvent inconsciemment agir pour l’intérêt général : les entrepreneurs produisent la meilleure qualité au moindre coût pour ne pas perdre des parts de marchés, tandis que les consommateurs achètent la meilleure qualité au moindre coût après confrontation des offres. Pour le célèbre économiste, cette contribution ne concerne que la production économique : ce n’est qu’un constat technique. Le marché aurait tendance à aboutir à un point d’équilibre à l’échelle nationale, tant que les capitaux et les investissements y circulent (en Angleterre, en l’espèce). L’existence d’une « main invisible », qu’on en soit ou pas convaincue, ne règle pas le problème de la répartition des richesses, qui est une question politique.

L’équilibre général de Walras

marteau commissaire-priseurAvec les économistes classiques, la valeur des biens et des services dépendaient principalement du coût de la production (investissement et surtout rémunération du travail). En 1874, Léon Walras (économiste néoclassique) considère que cette valeur, exprimée par le prix, reflète avant tout les désirs subjectifs des individus, qui calculent froidement et rationnellement leur intérêt à acheter ou non. Après une procédure dite de tâtonnement (un processus centralisé que Walras imagine comme une vente aux enchères conduite par un commissaire priseur), on aboutit à un marché équilibré. Dans les années 1950, Kenneth Arrow, Gérard Debreu et Lionel MacKenzie tentent de démontrer l’existence d’un tel équilibre général stable, qui permet d’allouer les ressources avec efficacité. Mais en 1972, Hugo Sonnenschein démontre que, quelque soit les hypothèses retenues, la procédure de formation d’un équilibre général est valable pour des individus mais n’est pas extrapolable à une échelle globale (agrégats). Si l’équilibre existe, il n’est ni unique ni stable. On ne peut rien en déduire à une échelle macro-économique…

L’idéal de marché de concurrence pure et parfaite

Cet idéal, issu de la pensée néoclassique, exige :

  1. des produits homogènes pour que le consommateur puisse rationnellement comparer leur qualité et leur prix
  2. des acteurs économiques (concurrents, consommateurs, épargnants, investisseurs) rationnels et parfaitement informés
  3. l’existence d’un grand nombre de petites et moyennes entreprises concurrentes et la possibilité pour de nouvelles entreprises d’émerger mais aussi de disparaître
  4. une allocation des ressources optimale

Bien que la stratégie des entreprises consiste souvent à se différencier, le premier critère est assez vrai, avec notamment des produits globalement uniformes et dont le consommateur peut comparer les détails (fiche du produit, composants, ingrédients, caractéristiques techniques…etc) et le prix.

Observons maintenant le second aspect.

La nature de l’Homme

L’existence d’hommes bienveillants et faisant des choix économiques rationnels est une condition indispensable pour affirmer que le marché s’équilibre de lui-même et est efficient. La finance comportementale a clairement invalidé le mythe de l’homme rationnel. Mais l’Homme est-il bienveillant ? Rousseau considère que l’Homme est naturellement bon mais est corrompu par la société : dés que les hommes nouent des relations complexes et interdépendantes (la spécialisation professionnelle, depuis la sédentarisation au néolithique, aboutit à devoir échanger ce qu’on ne produit pas spécialement), ils ont tendance à se nuire les uns les autres. Hobbes considère que l’Homme est prêt à tout pour survivre, ce qui aboutit potentiellement à « une guerre de tous contre tous » : la société ne peut fonctionner que si chacun craint un monstre plus fort et plus grand, incarné par l’État. L’observation des territoires sans gouvernement coercitif effectif ne contredit pas cette thèse. Le débat est ouvert…

Les désirs de l’Homme

Happy money manLes études faites sur le comportement économique des individus montrent que, dans leur nette majorité :

  • les Hommes souhaitent, dans l’ordre croissant, couvrir leurs besoins de base, leur santé et être entourés (ce qui est déjà beaucoup). Ils ont conscience que la richesse est un élément important pour y parvenir mais ils ne deviennent pas plus heureux dans des sociétés plus riches : les suicides sont les plus élevés dans les pays riches (Corée du Sud et Japon notamment) et les sondages d’opinion placent souvent des pays en développement comme les plus « heureux ».
  • les Hommes ne visent pas la richesse comme un absolu mais comme une dynamique : ils veulent « seulement » s’enrichir ou avoir un espoir d’améliorer leur condition, même en partant de très très bas. C’est une explication du soutien à l’idée de croissance même si elle n’est physiquement pas durable.
  • les Hommes ne veulent pas seulement être de plus en plus riches ; ils veulent l’être davantage que les autres, dans une recherche de statut social (besoin de reconnaissance et d’affirmation, jalousie, vanité). Andrew Clark a même montré que l’on est parfois plus heureux au travail quand on gagne plus que son conjoint…

Dans ce grand jeu (à mort), on voit inévitablement des individus manquer d’éthique personnelle pour atteindre leurs objectifs  : la recherche économique a bien identifié ces comportements, parmi lesquels on retrouve le passager clandestin qui n’a pas payé son billet, le problème du non-respect de la file d’attente, le problème des marchands de glace qui empiètent sur l’espace commercial de l’autre marchand, à moins de se concerter…Après le vol, potentiellement aussi ancien que la propriété, l’Homme a toujours tenté de déjouer l’interdit de la morale ou de la Loi à travers des astuces de plus en plus complexes : on peut citer le dol, à l’image du vendeur immobilier qui simule une pêche miraculeuse sur l’étang de sa propriété pour en tirer un meilleur prix (un collector du Droit :)), la fraude pyramidale, l’escroquerie…

Petite surprise à la livraison ?
[youtube=http://www.youtube.com/watch?v=ScZAuJzl8r0&rel=0]

L’asymétrie d’information

examiner voiture occasionSans éthique, conventions sociales ni loi, les individus ont tendance à tricher, à se mentir et à se cacher des informations pour leur intérêt personnel. Un constat qui n’est pas nouveau mais qui restait à mettre en relation avec la possibilité pour un marché d’exister dans une telle situation. George Akerlof démontre que le marché n’est pas viable à cause de l’asymétrie d’information : sur le marché automobile d’occasion, les consommateurs font baisser les prix car ils se méfient des vices que leur cachent les vendeurs. Du coup, les automobiles d’occasion sans vice sont sous-estimées et les vendeurs honnêtes les retirent du marché…La seule solution est donc de passer par des intermédiaires et des règles imposant des standards d’information minimum (dernier contrôle technique, kilométrage…etc).

Il existe un autre phénomène qui prouve que l’asymétrie d’information dérègle le marché  : « l’effet Akerlof », quand les consommateurs achètent un produit plus cher, pensant qu’un prix élevé est une garantie de meilleure qualité. L’asymétrie d’information, qui n’est pas spécifique à l’économie (on la retrouve dans les jeux, la politique, la diplomatie…etc) a un écho particulier dans le monde de la finance, à travers les délits d’initiés, dont une partie finit par être sanctionné.

Pour les deux derniers critères, l’existence d’une économie de marché avec une concurrence effective et une allocation optimale des ressources, lire la page suivante.

Pour aller plus loin

Retour haut de page